Dimanche 30 août 2015 à 22:00

Je n'ai pas écrit un mot une ligne une phrase une pensée depuis des mois. Je suis partie un mois, seule, ici, ailleurs, partout, j'ai pensé : je vais écrire. Rien. Que de l'informatif; un nom un prénom une adresse un itinéraire un numéro de portable une ville un nom de spectacle une rue une heure une liste de produits à acheter le titre d'un livre le nom d'un groupe, d'une compagnie, tout ça, tout ça fois dix ou cent peu importe, que de l'informatif. Le reste rien, pas une seule étoile. Il y avait deux carnets dans mon sac à dos rouge, le carnet très fin rouge (aussi) pour le tout et le carnet gris pour le reste. Le carnet gris n'a pas une seule griffure. Vierge. Le carnet très fin rouge est débarbouillé informatif. Chiant.

Je suis rentrée à Berlin et je n'ai pas envie d'apprivoiser la ville. Encore. Elle m'emmerde, la ville. Ses artères ses boyaux sa pulsation. Ce soir, je prends la température dans ma tête, j'essaie d'y respirer, je regarde le sol sous mes pieds et je pense : il va pas falloir que ça tangue. Il va pas falloir que ça tangue. Sous mes pieds quelque part ça s'appelle Berlin, il faut faire avec, avec le sol mais surtout avec les pieds.

Je n'ai pas écrit depuis que je l'ai rencontré. Il a trollé ma tête, quoi de plus naturel. Je fais vachement gaffe à ce que je fais. Ne pas écrire était peut-être une superstition. Ne pas déranger. Ne pas immobiliser. Laisser. Ne pas arrêter une pensée à un endroit pour ne pas l'y retrouver plus tard, ne pas faire de bruit contre les paupières, tout laisser filer sur le petit fil tissé, ce petit fil là tout nouveau et bien étrange, bien inattendu, bien agréable et bien périlleux. Peut-être que j'exagère. Ce pourrait aussi être un simple hasard, pas une superstition. Périlleux, ce n'est pas périlleux, on se flanque toujours des gouffres pas possibles quand on va au début d'une relation, c'est n'importe quoi, ce n'est pas périlleux. Ça demande tout au plus un peu de concentration. Pourquoi le besoin de croire au danger ?

Le danger ce n'est pas lui ni mon lien à lui - le danger c'est moi. Je suis fatiguée. J'aime être serveuse mais être la serveuse du dimanche matin tôt c'est fatigant. J'adore le stress des premières heures, être le premier visage à vous parler, vous accueillir, vous dire Oui, avoir le contrôle, et puis le perdre un peu, renverser un ou deux trucs, faire des erreurs, demander pardon, j'aime ça, vraiment, ce boulot me faire plaisir, mais au bout de quelques heures j'ai souri 863 fois j'ai ri 38 fois j'ai tellement parlé j'ai tellement dit de mots aux gens qui ont passé la porte du café, au bout de quelques heures je me laisse glisser sur le sol derrière le comptoir, le dos contre les frigos je dis aux collègues Je n'existe plus, débrouillez-vous avec les clients, je ne peux plus parler du tout et c'est vrai, quand je dis ça vous entrez dans le café et je vois à travers vous, j'essaie de me cogner la tempe pour revenir à la surface mais mon cerveau est parti je vois le mur derrière votre bouche et j'entends ce que vous dites, et vous arrêtez de parler et vous faites trois mètres, vous vous asseyez, vous attendez désormais, je ne sais déjà plus, il faudra vous redemander en riant ce que vous venez de commander.

J'ai mal aux jambes. Ce soir particulièrement, mais depuis longtemps. La nuit, terriblement. Mollets. Genoux. Genoux, comme une lame de cutter enfoncée par le dessous. Mollets, comme un cercueil en ciment qui serait en train de prendre racine dans le sol tout en se craquelant. Dans les draps, dans le matelas, mes jambes, douleurs. J'ai eu mal aux jambes dès en rentrant à Berlin. Pendant un mois, non. En rentrant, la première nuit, oui. Ce soir, j'ai pensé : c'est mon corps, il faut que j'accepte que mon corps parle en douleur de jambes un point c'est tout. J'ai pensé ça et j'ai pensé tout de suite après à ses jambes à lui : indolores. Je me suis faite cette réflexion. Le premier été où j'ai eu mal aux genoux, c'était après son accident. Pas avant. Je ne cherche pas un lien. Je constate. Lui, plus de jambes. Moi, trop.

Je n'ai pas écrit depuis des mois, j'ai été vraiment perdue avec la masse des choses que j'ai faites ces images que j'ai faites ces mots que j'ai faits j'ai été vraiment incapable de savoir quel sens ça avait ce qu'il fallait en faire et pourquoi et où on irait avec tout ça je ne veux pas déclencher de commentaires sympathiques je constate : le silence de l'écriture, la perte de l'orientation.
Mais surtout, et c'est important, je constate le salvateur plaisir à photographier ces quatre dernières semaines. J'avais réellement, profondément et depuis longtemps, douté que l'image revienne m'effleurer la joie comme ça. Me secouer les neurones, m'anesthésier le bon sens, me donner un souffle de marathonien, me faire palpiter la peau des fesses. Mais si.

Alors je m'inquiète un peu moins - rapport au silence des mots. Ça reviendra si ça revient.
Je m'inquiète juste un peu de moi, et je suis sûre que tu sais exactement comme c'est, parce que c'est pas croyable qu'on soit à ce point tous les mêmes, mais si. Et tellement différents que parfois on s'explose la tête comme des comètes. Corny m'a rapporté tout à l'heure mon parapluie. C'est peut-être pas plus mal.



 
Par matt le Mardi 1er septembre 2015 à 17:51
Merci. Merci pour toutes ces paroles, pour ces mots qui semblent toujours au bords du gouffre, qui fragilisent et qui peuvent parfois abîmer...de peur d'en dire, d'en écrire trop ou parfois pas assez...on ne le sait jamais. On en doute toujours alors on attend pour y voir la lumière qu'ils produisent et dans cette attente, Il n'y a rien que la vie seule, nue et pauvre.

Le mal de jambes ? peut-être trop de chose à supporter, à force de soutenir l'insoutenable...peut-être...

"C'est même chose que d'aimer ou d'écrire. C'est toujours se soumettre à la claire nudité d'un silence.C'est toujours s'effacer." (Christian Bobin)
 

Vous avez la parlote ?









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