# Le journal des 18
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(lundi) 04 avril #1 


(21:25) J'ai envie de remettre le couvert. Cela fait plusieurs jours que j'y pense. Peut-être parce que je ne digère rien du tout, peut-être parce qu'une frustration malsaine me pourrit le sang, peut-être parce que je suis fatiguée, peut-être parce que j'ai à nouveau la sensation que me chausser de ces petites lunettes d'écriture ne peut pas me faire de mal pour y voir clair à travers ces jours.

L'amoureux a du faire face à un événement triste et il est en miettes. Pardon. Il est en brouillard, en silence, en absence, on voit à travers lui mais on ne sait pas quoi. Il est couleur lait et odeur vide. Et moi je galère comme une folle furieuse pour le suivre, pour le soutenir, pour l'accompagner. Je fais de la merde. J'ai un luxe de vie pas possible avec lui : je dis tout ce que je pense quand je le pense. J'ai une habitude de 100% de sincérité. Je fais mes craquages de cerveau, mes sautes d'humeur, mes agressivités quand tout ça tombe du ciel et lui il a une patience de titan. Après on gère. Mais cette semaine, personne n'aurait l'idée de demander à mon garçon d'être patient. Surtout pas moi. Je ne veux pas le bousculer, il est tout prêt de s'envoler, il ne pèse rien, il est à fleur de peau. Et pourtant, je n'ai fais que ça. Je n'ai pas fait de tempête, ni d'ouragan, j'ai contenu quelques numéros de cirque, mais je l'ai bousculé. Plusieurs fois. J'ai laissé mes grands avis de Louise prendre toute la place dans ma tête et je n'ai pas réussi à m'arracher les cheveux pour faire de l'air. Je suis tellement en colère contre moi, amère et désolée. Je voudrais pouvoir être un peu du calme et de la sécurité dont il a besoin, et je n'y arrive pas. Je n'ai pas le contrôle de mes sentiments négatifs. Je suis une putain d'humaine à haut potentiel de sentiments négatifs. C'est terrible de ne pas pouvoir les mettre en pause par amour et respect pour quelqu'un. Je ne leur demande pas de disparaître, je leur demande simplement de ne plus m'écraser pendant quelques jours. Quand ils s'invitent en surnombre dans mon crâne et que je ne peux pas les nommer un par un, je perds le contrôle total. Tout à l'heure, je me suis mise à pleurer comme une écrevisse étouffée parce qu'on venait de discuter de la façon que j'avais eue, hier, de le bousculer. J'ai senti en une nano seconde toute mes sentiments de j'ai-raison-tu-as-tort-tu-ne-devrais-pas-faire-ça galoper de mon estomac à mon œsophage, qui s'apprêtaient à hurler à travers mes lèvres et à aller se coller à sa peau, ruisseler dans son cou, se nicher entre ses côtes, faire dans trous dans son dos.  J'ai senti, comme je m'apprêtais une deuxième fois, à lui coller une grosse claque. Il était au bord du lit en miettes. Pardon. Il était au bord du lit en brouillard en lait et en absence. 

J'ai arrêté de respirer et je me suis effondrée de pleurs. J'avais un tel sentiment d'impuissance. Bordel de con d'estomac bordel de pute d’œsophage bordel de merde de besoin de toujours tout dire et sacrée enfoirée de connerie de houle d'énergies négatives. L'amoureux est venu contre moi me dire des choses gentilles et me dire qu'il m'aimait 

et c'est exactement ce que je trouve si insupportable, qu'il lui faille trouver l'énergie de me dire des choses gentilles, de me consoler, de se soucier de moi, alors que la seule chose à laquelle j'aspire, c'est de lui foutre la paix jusqu'à ce qu'il retrouve un semblant d'équilibre. 

plus tard, il est parti, j'ai pleuré encore, regardé toute la journée les vidéos de the voice sur youtube et ai mangé compulsivement des cracottes à la farine de châtaigne avec du beurre et la confiture. 

c'est la nuit, je bosse demain matin, je ne suis pas sortie du lit aujourd'hui, j'ai cramé mes pupilles et mon cerveau à la lumière de l'écran, il n'y a plus de confiture et l'évier déborde de vaisselle sale. connasse de moi dans ce connard de monde.
 

 



(mardi) 05 avril #2 

(21:14) Je suis blanche cadavre et lessivée machine à laver. J'ai pleuré aujourd'hui tout le liquide de mon épiderme et j'ai essoré mon cerveau à mes larmes folles. Quand je pense à hier je ne peux pas croire que c'était hier. J'ai vécu au moins trois journées depuis ces exactes 24 dernières heures. Au café ce midi, un collègue m'a poussée à bout. J'ai d'abord crié fuck you et aussi stop it et aussi don't talk to me anymore pendant de longues minutes et après j'ai pleuré pendant une heure. J'ai pleuré : dans le parc en face du café, dans la cave du café, en faisant la vaisselle du café, dans la cuisine du café. C'était pas réellement chouette. Mon collègue s'est comporté comme un sacré pervers. Non seulement, il avait tort force mille, il était parano force mille, mais en plus... je veux dire, quel sens ça a, de faire basculer quelqu'un à la renverse, et de ne pas arrêter, de ne pas se taire, de ne pas respirer un coup quand on voit que l'autre tangue, perd pied, se noie ? (Comprendre : commence à crier, à pleurer.) J'aime beaucoup ce collègue et entre deux fuck you et stop it je lui ai dis et redis à quel point il était injuste et comme il avait toujours été mon préféré. Rien à faire, son cerveau était disjoncté. Une agressivité sourde, un calme olympien, une violence terrible émanaient de lui. Quand, en pleurs, je lui ai demandé pour la 53 fois d'arrêter, il m'a dit que je réagissais comme une crazy bitch. Ma main est partie à toutes vitesses et juste, juste avant que je ne le frappe en pleine face, j'ai réussi à stopper mon geste. J'ai pris son menton entre mes doigts et j'ai collé mes yeux à l'intérieur de  ses pupilles et je lui ai demandé s'il était en train de me dire que j'étais une crazy bitch, si c'était ce qu'il était en train de me dire. Pour la première fois depuis le début de ses tirades parano, je l'ai vu un instant déstabilisé. Son rouleau compresseur a été éteint pendant quelques secondes. J'ai très vite entendu le moteur se relancer. Il n'y a pas eu de réel dénouement. Ce soir je dors éveillée, je pleure à tous les coins de pensées, j'ai autant d'énergie qu'un pot de yaourt vide.




(mercredi) 06 avril #3


(22:03) Je pousse et repousse tout et tout toujours à plus tard, à ailleurs. Je marche en direction de la falaise avec mon chariot de choses à faire devant moi; je laisse ses roues avant se balancer dans le vide, j'imagine sauter. Je vais aux limites des choses sérieuses, celles dont on évite les limites. Je ne m'occupe pas des impôts, pas du loyer, pas de la sécurité sociale. Est-ce que si une étincelle tombe tout s'enflamme ? Je remets même à d'autres temps les bricoles censées me faire de la joie. Comme peindre les pots de fleurs, rempoter les plantes, semer les coquelicots. Puisque je n'allège pas mon bagage de trucs à faire; si je ne résous pas un peu du casse-tête que j'ai nourri jour après jour. Des choses comme envoyer à la demoiselle la photo qu'elle veut imprimer sur la couverture de son livre, faire cette traduction pour ma maman, ranger le sol de la chambre, facturer mes prestations aux galeries lafayette. Je vexe les gens parce que je ne réponds pas aux mails, pas aux messages, pas aux sms. Je sors prendre l'air pour dissiper la brume et quand je rentre à la maison, je suis assommée, découragée et j'oublie. Les mails, les messages, les sms. J'aurais pu écrire ce journal des 18 ce matin quand je suis allée au travail un jour où je ne travaille pas, ce midi après le petit peu de shopping réparateur, ce soir avant de me cogner la tête des heures dans l'ordinateur. Mais non. Typique, j'ai sans cesse remis à tout à l'heure. J'ai attendu. Maintenant j'ai les yeux en feu de cheminée. Parfois, à force de danser au bord du précipice, j'ai perdu un pied, je suis tombée. J'ai toujours été rattrapée par quelqu'un ou quelque chose avant de toucher le sous-sol du fond. J'aimerais apprendre à mettre une distance de sécurité entre la falaise et moi, apprendre à reculer, apprendre à rester là où personne ne met de risque. C'est pas gagné.



(jeudi) 07 avril #4

(23:57) baillement fatigue poisson livres oreiller radiateur collier cheveux batterie mouchoir thé boucles bague respiration regard sommeil chenille boude doudou fenêtre porte rue nuit



(vendredi) 08 avril #5

(23:50) Honnêtement, si ce matin là, j'avais su que cette première infection urinaire ouvrait le défilé infini de mille autres, je crois que je l'aurai comptée. La première, la deuxième, la troisième... jusqu'à celle d'aujourd'hui. Je pourrais dire, telle une guerrière Comment je vais ? Tranquille. Pas la grosse pêche ces derniers jours, un peu fatiguée. Ah, et puis je me tape ma 8751ème infection urinaire. Étonnamment, on ne s'habitue pas. Franchement, ce serait tellement plus précis que de dire J'ai encore une infection urinaire. Je regrette donc de ne pas avoir, ce matin là, fais un trait sur un petit carnet destiné à ça. C'était il y a plus de sept ans. J'étais à Berlin depuis peut-être deux ? trois mois ? J'avais eu la veille au soir la visite d'un garçon et pour la deuxième fois de ma vie quelque chose que l'on pourrait appeler relation sexuelle. Le lendemain, bonjour, des lames de rasoir dans mon pipi. Bonjooooooooooooooour à toi, bienvenue, installe-toi, fais comme chez toi ! Je sais pas ce qu'il s'est passé dans sa tête d'infection à la con, je pense qu'elle est schyzo, elle entend des voix. Parce que je ne l'ai clairement pas invitée. J'ai flippé ma race, appelé ma mère direct, j'ai dit Mamaaaaan c'est quoi ce délire pourquoi j'ai si mal pourquoi ça brûle ? Un jour, on arrête de demander. Pourquoi on a si mal. Pourquoi ça brûle. On arrête de demander, par politesse, par lassitude, mais vraiment, tout à l'heure, pliée en deux à attendre le métro, j'avais envie de gueuler à travers la gare SÉÉÉÉÉÉÉÉRIEUX LÀ POURQUOI  J'AI SI MAL ? Au lieu de quoi j'ai respiré comme si j'avais des contractions et que de mes poches allait sortir un joli bébé. Mais non, que dalle. Le corps humain est composé à 65% d'eau, franchement moi depuis une semaine je dois arriver pas loin des 85%. Je m'enfile minimum 6 litres d'eau par jour. Ma vie est une fête.




(samedi) 09 avril #6

(20:59) J'ai encore complètement perdu des boulons hier. J'ai vraiment des pièces détachées dans la machine. Des pièces en roue libre, en apesanteur, elles s'aimantent elles se gluent elles me mentent elles me tuent. J'ai fais une crise de mutisme version mille et je suis un peu à bout d'idées. J'en ai ras la casserole de mes conneries, de ma tête quand elle m'étouffe, d'avoir l'impression d'être cinglée. Plus j'avance dans le temps, plus je vieillis, plus je mets de la lumière dans ma communication, plus je mets de la souplesse dans mes relations aux autres, moins je supporte d'avoir l'aquarium fêlé. J'ai fais un tel chemin, entre l'hier et l'aujourd'hui. Je me suis défaite de tant de peurs, de tant de murailles, de tant de blocages. J'ai été lente. Mais patiente. Heureuse d'avoir tout mon temps. D'y aller tranquille. Mais, là, je ne veux plus, je ne veux plus être à l'écoute, je ne veux plus être tendre, je ne veux plus être compréhensive. Je veux que ça cesse. Je veux que ça arrête son désordre. Je veux la paix. Je veux avoir la sensation d'être fonctionnelle, je veux être fonctionnelle, j'ai besoin que ça marche, que ça roule, que ça coule. Ce n'est plus possible de ne pas pouvoir parler pendant de longues minutes et de finir en criant en pleurant en se tapant la tête contre les murs. Ce n'est plus possible que les mots ne passent pas mes lèvres mais qu'ils s’agglutinent en un tourbillon incontrôlable. Ce n'est plus possible, c'est tout, c'est comme ça, je refuse. Je ne veux plus, j'en ai marre, la claque gigantesque, c'est bon, merci, j'ai donné, je m'en suis cogné de la merde, j'ai rien fais de mal, je ne l'ai pas mérité, alors maintenant que j'ai fais tant d'efforts, alors maintenant que je me suis donné tant de mal, on arrête les conneries, vous venez chercher votre putain de matériel défaillant, vous allez me changer cette putain de mécanique à la con, ce n'est pas moi, tout ça, ce n'est plus moi, je vous le rends, démerdez-vous, démerdez-vous bordel, j'ai rien à voir là-dedans.




(lundi) 11 avril #8

(21:20) Il y a deux semaines, l'amoureux se faisait tatouer, un midi. Dans l'après-midi de cette même journée, il apprenait le décès d'un proche. Depuis, il nébule. Moi, je n'étais pas au courant qu'il avait rendez-vous pour une gravure d'épiderme. Il me l'a dit le lendemain, dans le métro. J'ai fais une tête terrible au point que tout le monde s'est mis à nous regarder et nous écouter. J'étais sous le choc absolu et je savais que c'était vraiment pas le moment de faire une scène parce qu'il était plus fragile qu'une allumette. Mais franchement, apprendre qu'il avait désormais une illustration immuable sur la cuisse, ça m'a retourné six fois l'estomac et j'ai fais un effort de bulldozer pour me contenir. J'avais la bouche ouverte comme un poisson et envie de crier. Pendant plusieurs jours, ne serait-ce qu'y penser pouvait me descendre six pieds sous cave. On n'a pas prononcé le mot tatouage une seule fois depuis deux semaines. Il n'a jamais été jambes nues en ma présence. Je sais ce qu'il a sur la cuisse, parce qu'il nous avait montré l'image il y a quelques semaines, de façon anodine, on était dans un café avec un ami. Désormais, elle sera là. Je n'ai pas envie, du tout. Je ne l'ai pas vue, encore, cette illustration encrée dans sa peau. Il se trouve que dans quelques jours, on va se retrouver nus, tous les deux, puisqu'on est modèles vivants, et que parfois on pose ensemble. Je ne vais donc pas pouvoir vivre éternellement dans le déni de ce tatouage que je ne souhaite pas voir. La cocasserie serait d'attendre qu'on enlève nos peignoirs, peut-être même d'attendre de voir ce que les gens ont dessiné, avant de regarder. Est-ce que je prends ce risque ? Ou est-ce que je prends l'autre risque : avant d'aller à l'atelier, découvrir son tatouage pour ne pas avoir la surprise en public, quitte à être de méchante humeur toute la soirée ?