Mercredi 16 juin 2010 à 13:41

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«Le soleil il m'a sauté dans les yeux »

On était dans le tramway et Joséphine m'a dit ça. J'ai fondu sur place.

Je me souviens très bien de Joséphine quand je l'ai connue, c'était encore une toute petite fille et elle me rendait vraiment malheureuse. Elle regardait par terre, ne répondait jamais, elle fuyait et snobait. Elle jouait à l'invisible, et le reste du temps, elle ne faisait que de la chouine. Elle prenait des airs tristes et de muette,  et c'était impossible de lui voler quelques secondes de complicité. J'ai cru que je ne l'apprivoiserai jamais de la vie, elle me désespérait. Alors je me suis contentée d'accompagner ses pas, et j'ai attendu que les heures de babysitting passent. Je me réfugiais dans les bras de Franz.

Je ne sais plus quel jour, Joséphine s'est ouverte. Comme une fleur qui se décide à percer les couleurs, elle a commencé à rire pour de vrai et à tourbillonner d'espièglerie. Franz a appris à marcher et à courir, la grande valse des caches-caches-rideaux est née. Joséphine a laissé tomber les couches et s'est mise à chanter, à raconter des histoires dans tous les sens, et à froncer le nez adorablement. Rien que pour me faire mourir.

«Le soleil il m'a sauté dans les yeux» On était dans la tramway et j'ai fondu sur place. Ca m'a fait des grelots de rire dans toute la peau et une immense caresse de tendresse aussi. Je l'aurais croquée. C'est vrai que le soleil sautait de rue en rues et d'ombres en lumières, et que oui, on pouvait dire qu'il s'était lancé à pieds joints dans son regard. Je me suis glissée à mon tour dans les yeux de Joséphine  et on a joué partout à débusquer les bouts de soleil qui n'en finissaient pas de tourner comme un manège, dehors le ciel ou au bord des rues ou dans le couloir du tramway ou dans le reflet des fenêtres ou sur mon épaule ou dans les cheveux de Franz. On faisait des décomptes quand on s'apprêtait à sortir de l'ombre, Joséphine chantait Ratéééééé chaque fois qu'elle tournait la tête trop tard, on chouinait quand il y avait un nuage. Franz dans sa poussette ne comprenait vraiment pas une miette de nos jeux, mais Joséphine s'amusait tellement qu'il riait avec nous.

Quand on est descendus du tramway je n'avais vraiment pas envie de rentrer chez eux, je savais que Joséphine ne voudrait pas aller à la Spielplatz et il était trop tard pour les barbouiller de glace au coin de la rue. Alors j'ai gardé le soleil dans ma poche et tous les mètres jusqu'à l'appartement on a fait les folles et on a ri. Franz nous regardait vraiment avec des yeux d'ahuri. J'essayais de montrer à Joséphine comment ça marche les ombres, quand on se fait des cornes et des oreilles de lapin, à chaque fois que je lui faisais des antennes en chantonnant Tipadablup elle mourrait, elle a mis des heures à y arriver toute seule, elle criait Tipadablup sur tous les tons, je sais pas combien de gens on a fait rire mais si on avait ramassé les sourires qu'ils laissaient derrière eux, on en aurait eu pleins les mains. Sur un trottoir un peu plus loin où il y avait moins de monde j'ai arrêté la poussette de Franz et j'ai vraiment pris le temps de montrer à Joséphine que si on fait les imbéciles avec nos bras, nos ombres le faisaient aussi, elle rigolait tellement que j'avais envie de me faire pipi dessus, je crois qu'elle comprenait pas la moitié de ce que je racontais, j'ai dit Joséphine regarde si on saute nos ombres elles voooolent ! Et je me suis retrouvée avec une Joséphine-grenouille-sauterelle-gazelle qui se lançait à quatre pieds et mains en l'air sans fin. Quand je l'ai prise sur mes épaules pour faire une ombre de géantes, Franz a éclaté de rire tellement tellement fort, je me suis dit Mondieu je veux rester là toute ma vie.

Je n'ai jamais la sensation d'être autant moi qu'avec ces minuscules cacahuètes, ces jours où on joue avec le soleil  ou tous les autres où on fait des grimaces ou ceux où on se cache parce que le chien veut voler notre soupe à la carotte. C'est avec des petits bouts comme ça que j'investis toutes les parcelles de ma peau et que j'ai l'impression de vraiment m'appartenir, de ne rien cacher de ne rien retenir de mes envies, d'avoir des ailes dans le dos, des ailes de tous les possibles. J'aime bien un peu les adultes pour boire un thé ou pour jouer avec les détails, mais il y a toujours des mots dans l'ombre et faire de la dentelle c'est compliqué. Les enfants sont les seuls à s'offrir sans retenue, à mettre de l'intensité et accentuer les couleurs, à aimer pour de vrai et pour quelques secondes. Les adultes ont trop de souvenirs et beaucoup trop de certitudes et d'idées. Avec les petits hommes, on peut toujours tout réinventer. Dire sans mentir, c'est ça que j'aime, il n'y a pas de vrais mensonges dans le monde des minuscules. Ils sont hauts comme trois pommes et ne voient pas encore grand chose de la vie, et c'est tellement doux de se glisser dans leurs respirations, de leur laisser de nouvelles sensations, et de les regarder apprendre à se mettre sur la pointe des pieds pour attraper quelques centimètres.

Plus tard, ils grandiront vraiment. Ce jour là, je serai partie.

Par pascommelesautres le Mercredi 16 juin 2010 à 14:23
Cet article-là, il est POUR MOURIR. Et tellement toi.
Par des-hauts-des-bas le Mercredi 16 juin 2010 à 17:37
Mon dieu, JE MEURS. Tu veux bien, être ma babysitter aussi, dis ?
Par clignotants le Mercredi 16 juin 2010 à 17:45
Tu fais combien de centimètres ?
Par alesia le Mercredi 16 juin 2010 à 17:57
C'est une vraie merveille à lire. Tu as trouvé ta voie, on dirait ! ^^
Par des-hauts-des-bas le Mercredi 16 juin 2010 à 19:05
Euuuuuuh 171 ! C'est graaaave ? ( je fais la gigachouine si tu refuse ! )
Par clignotants le Mercredi 16 juin 2010 à 19:13
Mais ça fait quand même mégabeaucoup de centimètres, ça !
Peut-être même un ou deux de plus que moi... imagine...
Par des-hauts-des-bas le Mercredi 16 juin 2010 à 19:15
Je t'achetes des semelles compensées si tu veux !
Par pascommelesautres le Mercredi 16 juin 2010 à 19:18
Margot, Margoooot, dis Margoooooot, moi j'ai le droit que t'es ma babysitter ? Parce que moi je fais pas beaucoup de centimètres, hein, comme tu dois le savoir !
Par clignotants le Mercredi 16 juin 2010 à 19:25
Je riiiiiiis. Toi c'est vrai que tu tiens sur un vélo à roulettes !
 

Vous avez la parlote ?









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